A propos des "Gardiens", leur théorie/praxis...
1/29/20264 min read
Si, après Platon, ce qui est devenu, publiquement et durablement, la « pensée philosophique » a pu se focaliser et se réduire à des analyses et conseils psychologiques, par exemple, afin d’atteindre une « sérénité » personnelle durable, avec des mouvements intellectuels comparables à ce qui, à notre époque, s’est formé et rassemblé sous le titre de « développement personnel », la lecture des Dialogues de Platon, et notamment de La République, oblige à constater que, de sa part, la pensée philosophique n’a pas à être confondue avec une sophistique, donc une marchandisation, notamment de conseils abstraits, « placebo », que tant via le Socrate de ses Dialogues, via ce qu’il exprime et explique de la formation des gardiens dans La République, via ses propres objets d’étude, à partir desquels ses livres ont été formés et comportent tant de significations, que via les études à l’Académie, la pensée philosophique est novatrice et la plus ambitieuse, puisque, comme Socrate l’exprime clairement dans La République, Livre VI, 486a5-6), le philosophe doit avoir l’âme tournée « vers le tout, vers toute réalité divine aussi bien qu’humaine ». Et ainsi, avec et depuis Platon, et même avec Marx, Hegel, nous ne trouvons pas un penseur qui se soit attaché à penser la réalité, les organisations, les organisations des organisations, de la réalité, et les possibilités d’organisation, par des identifications très claires de ce que les uns et les autres sont, peuvent être, font, peuvent faire. Le contraste entre une pensée si pleine de ce qui a été et de ce qui pourrait/devrait être, et des pensées du « bonheur vide », est tel, que certains en sont durablement désarçonnés, et que, hélas, d’une manière comique et tragique à la fois, certains n’hésitent pas à répudier Platon, qui serait trop ceci... ou trop cela..., pour passer une vie à thésauriser le bagage intellectuel squelettique de tel ou tel mouvement post-platonicien. Evidemment, il ne s’agit nullement d’être « platonicien », au sens où il s’agirait de comprendre et de défendre ce que dit Platon, parce que c’est Platon qui le dit. La pensée philosophique authentique a mis à terre l’argument/principe d’autorité, comme le fait que, parce que quelque chose est dit par une « personne importante », selon des critères sociaux variables, c’est donc forcément sensé, important, pertinent. Là encore, la pensée philosophique initialement socratique puis platonicienne a démontré, avec quelle force et quelles conséquences, que tant des VIP grecs de leur temps étaient des « imbéciles heureux », bien incapables d’argumenter leurs certitudes. En somme que, à rebours de leur prétention commune et constante, d’être parmi les « meilleurs des citoyens », ils n’en étaient qu’une pâle et fausse évocation. Mais ce n’est pas parce que les prétendus « meilleurs » ne le sont pas, que la problématique de la sélection/détermination de ce que ceux qui le sont vraiment ou doivent l’être vraiment, disparaît. Si toute une sophistique prétend pouvoir détruire cette réflexion, par une généralité/relativité (il est impossible de savoir, décider, qui est le meilleur, notamment parce que les évaluations diverses existent et se valent), les faits sont têtus, et les communautés humaines ne peuvent faire sans. Dans La République, comment le propos conduit-il à faire apparaître les gardiens ? Dans le Livre II, la définition de la cité par le nombre des individus qui la composent (368e) conduit Socrate, qui s’entretient avec Adimante, frère de Platon, à énoncer une liste de travailleurs, d’activités, liées les unes aux autres, à partir du noyau, de « nécessité » (l’interdépendance, les productions fondamentales, comme ce qui concerne l’alimentation humaine quotidienne), à agrandir étape par étape, en passant d’une cité réduite, limitée, à une cité dans laquelle le luxe est disponible. Aspirée par la spirale de la possession illimitée des richesses (373e), une telle cité en vient à la guerre : « nous nous ferons donc la guerre ». Or, c’est à partir de là que, en revenant sur le fait qu’un citoyen doit être, est, un travailleur, et qu’il n’est un bon travailleur que s’il se concentre sur un seul art, que, concernant « la guerre », « n’est-il pas de la plus haute importance qu’ils soient bien exercés ? » (374c). Ainsi, en référence aux réalités productives, Platon écarte une hypothèse, une défense armée assurée par tous les citoyens, ou une majorité, pour en faire le sujet d’une spécialisation. C’est quelques lignes plus loin (374e), qu’il en vient à utiliser la formule des « gardiens », qui ne se confond pas avec celle des guerriers, bien que, pour commencer, le lien guerriers-gardiens soit explicite, maintenu.
Avant de revenir au texte, il faut s’arrêter sur ce terme, de « gardiens », à propos duquel il y a eu une attention insuffisante, peu d’analyses. Dans les prochaines publications, nous parlerons des précisions que Platon donne sur ces/ses gardiens, mais avant cela, il faut réfléchir à son sens, commun, profond, universel. Pourquoi faut-il garder, re-garder ce qui doit être gardé ? Le présupposé anthropologique d’une telle réflexion est que, sans garde, ce que nous avons, jusqu’à notre être lui-même, va disparaître, parce que des humains vont le prendre. Le présupposé est donc que, dans le développement de l’espèce humaine, une fraternité fondamentale, suffisamment prégnante pour empêcher des actes méprisables, préjudiciables, a été perdue. Nos avoirs suscitent de l’envie et des intentions de vol. Ce que nous avons de plus précieux est formé par l’ensemble des êtres humains qui composent le groupe auquel nous appartenons : lui aussi peut nous être volé, comme la population de Troie a été volée aux survivants, après la destruction de la ville. Pour garder quelque chose, il faut le vouloir et le pouvoir : s’intéresser à, connaître ce que nous avons à garder, les moyens de, les menaces sur. Ouvrir les yeux sur, et avoir de l’amitié pour : voilà, déjà, un principe platonicien. Nous pouvons voir à quel point, y compris dans une civilisation dont il y a tant d’images, par et sur elle, et sur tant de choses, il n’y a pas forcément de regard/de gardes, sur, avec cette amitié requise.
