Défendre l'enseignement de la Philosophie à l'école
Une pétition en Italie, parce que le pouvoir politique veut inclure/exclure auteurs et textes...
7/20/20263 min temps de lecture
Ces dernières semaines, les nouvelles Instructions nationales pour les lycées, promulguées le 23 avril dernier par le ministre de l'Instruction et du Mérite, Giuseppe Valditara, ont suscité un large débat public en Italie. Par cette pétition, nous entendons dénoncer et porter à l'attention publique l'un des aspects les plus graves de cette réforme, jusqu'à présent largement passé inaperçu : les choix opérés concernant l'enseignement de la philosophie dans les lycées. En devant indiquer — même à titre indicatif et non contraignant — quels sont les philosophes et les philosophes appartenant au canon des auteurs dignes d'être étudiés, les Indicazioni nazionali procèdent à l'exclusion téméraire de certains grands classiques de la tradition moderne et contemporaine, véritables géants de la philosophie rationaliste et matérialiste et, plus généralement, de la pensée critique.
Pour s'en tenir aux cas les plus déconcertants : les lignes directrices excluent de la liste des auteurs Spinoza, Leibniz (à l'exception d'une référence au seul Leibniz « logicien » — circonstance qui se passe de commentaire — dans les lignes directrices pour le Liceo Classico) et Marx ; elles ne résolvent pas la lacune, déjà présente dans les instructions précédentes, qui préconise d'étudier « au moins un » auteur parmi Hobbes, Locke et Rousseau, suggérant implicitement de ne pas approfondir les différentes options qui ont déterminé la constitution même de la rationalité politique moderne ; elles limitent l'étude d'un auteur aussi décisif que Kant à la seule « idée de critique », amputant le criticisme dans ses aspects moraux et historico-politiques ; elles ignorent Fichte et Schelling, déracinant ainsi la philosophie classique allemande du panorama de la pensée moderne. Ces exclusions ne sont pas innocentes : à la place des auteurs supprimés figurent une « philosophie italienne du XIXe siècle » laissée sans définition précise et le « néo-idéalisme de Croce et Gentile », présenté de surcroît de manière entièrement coupée de la tradition du marxisme italien et de la critique qu'en a faite Gramsci.
Il est évident que la composition de cette liste reflète un projet précis d'« hégémonie culturelle » que le gouvernement sortant tente d'imposer au monde scolaire comme legs de législature. La méthode adoptée aggrave le problème : la proposition est le résultat de consultations n'ayant impliqué qu'un nombre très limité d'experts nommés par le ministère, sans aucune discussion élargie et partagée avec la communauté académique et scolaire. Une méthode verticale pour un résultat régressif.
Il est en outre préoccupant que cette opération « culturelle » s'accompagne de l'introduction d'une nouvelle « modalité thématique » d'enseignement de la philosophie, derrière laquelle se dissimule la volonté de diluer le cadrage historico-critique des problématiques philosophiques, en oblitérant l'histoire et en neutralisant la profondeur critique de la discipline. Cette dérive méthodologique se combine avec un déséquilibre chronologique tout aussi grave : la hâte d'étendre l'enseignement jusqu'au XXIe siècle se fait au détriment de l'approfondissement du XIXe et surtout du XXe siècle, qui se trouverait encore davantage comprimé au profit d'un regard approximatif sur l'actualité la plus immédiate.
Ces choix ne sont pas la coïncidence fortuite de maladresses malheureuses : ils sont les parties organiques d'un projet unitaire, dont le résultat est de livrer aux nouvelles générations une formation faible, sans souffle critique, incapable de fournir les outils nécessaires pour comprendre la complexité du monde contemporain.
En qualité d'enseignants universitaires des différents domaines philosophiques, nous invitons nos collègues, les étudiants et les sociétés savantes du secteur à favoriser l'ouverture d'une discussion authentiquement démocratique sur ce sujet. Il est nécessaire de s'engager, chacun dans son rôle et selon ses possibilités, pour demander le retrait des lignes directrices et parvenir à une proposition alternative véritablement partagée par tous les acteurs du monde scolaire et universitaire.
La pétition à signer est ici : https://www.change.org/p/difendiamo-l-insegnamento-della-filosofia-a-scuola?source_location=psf_petitions
