Des Livres : qui délivrent, qui enivrent, qui font vivre - ou pas
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Il y a un grand écart entre la réalité de la valeur des livres mis en avant par les publicités par comparaison avec celle d'ouvrages qui n'ont aucune publicité et qui sont, pourtant, remarquables.
Cette section du site va être consacrée à mettre en avant ces livres, peu ou pas médiatisés, et pourtant, remarquables.
Les livres ne seront pas, sauf exception, évoqués par une seule publication. Comme la lecture, il y aura plusieurs publications, centrés sur des passages, extraits.
"La part du bronze, Platon et l’économie", d'Etienne Helmer
Comme pour un certain nombre de présentations d'ouvrages qui sont publiés dans cette page, cette première note consacrée à ce livre sera prolongée par d'autres, afin d'entrer dans le détail, de la pensée de Platon et du travail d'analyse, d'explications, de recherches, de son auteur. Avec "La part du bronze, Platon et l’économie", Étienne Helmer a proposé de démontrer, concernant l'oeuvre de Platon, une thèse claire, immédiatement formulée dès le début de ce livre : "Platon est le premier philosophe d’Occident à proposer une conception philosophique de l’économie. Il invente l’économie générale ou politique, et lui accorde un rôle central dans l’ensemble de sa pensée. Ses contemporains étaient sensibles à certains phénomènes économiques, mais hormis Aristote aucun ne sut en proposer une vision d’ensemble ni en montrer comme lui les attaches et les répercussions sur tous les plans à la fois : anthropologique, métaphysique, éthique et politique". C'est que, à des années-lumière de la caractérisation de Platon comme un penseur "idéaliste", qui préfère, au réel, le non-réel des Idées (une présentation typiquement aristotélicienne, anti platonicienne), Platon n'en vient à proposer des "autres idées", des alternatives, qu'à partir d'une connaissance précise, ample, de la réalité historique, passée et de son présent, et que, de ce point de vue, les échanges entre les citoyens sont fondateurs tant de ce qui advint que de ce même présent. "(...) l’économie est à l’origine de la cité (...) : "pour Platon, une cité n’est pas simplement une association économique où des intérêts opposés débouchent sur d’incessants conflits. Une cité est une communauté d’intérêts que seule la politique peut réaliser". Il s'agit donc d"étudier l’économie de Platon", parce que "c’est donc comprendre à quelles conditions l’économie peut contribuer à cette finalité politique fondamentale qu’est l’établissement d’une cité vraiment unie". L'oeuvre de Platon traite donc des pratiques politiques/économiques passées, même contemporaines ET de ce qu'il propose comme une nouvelle économie, via la Cité juste, dont celle-ci dépend entièrement pour parvenir à être juste. C'est dire l'importance de ce livre : il nous permet de, définitivement, en finir avec le Platon "idéaliste", esthète, en fuite du réel insupportable (celui qui a mis à mort Socrate), pour nous faire connaître une partie décisive de la pensée de Platon, destinée à rendre possible une Cité juste, parce qu'elle est possible ET nécessaire, hautement désirable.
Du propos de ce livre, son auteur continue de s'expliquer clairement dès son commencement en précisant : "L’objet de ce livre est de montrer que Platon est le premier à percevoir et étudier toutes ces difficultés relatives à l’économie, et que les mesures économiques qu’il préconise pour l’organisation matérielle de la cité idéale sont subordonnées à ces analyses préalables. Ce sont ces analyses qui font la spécificité du discours platonicien sur l’économie, qui n’est pas un discours d’économiste mais un discours philosophique ou dialectique sur l’économie." "Il invente bien plutôt une théorie philosophique de l’économie, c’est-à-dire un ensemble de questions et de propositions sur ce thème, dont la pertinence et les limites n’apparaissent qu’une fois qu’on les a rapportés aux autres aspects – politiques, éthiques, anthropologiques, métaphysiques – de sa philosophie. Par exemple, ses considérations sur le crédit, sur la production agricole ou la répartition des terres, sont indissociables de son anthropologie et de son ontologie, et elles sont incontournables pour comprendre sa politique. Procédant de la même façon qu’avec les notions de politique et de cité mais de façon moins évidente et plus diffuse – et ce en raison de la nature même de l’économie –, Platon va donc avancer sa propre définition de l’économie, qui rendra compte de ce qu’elle est dans la cité juste et idéale et de ce qu’elle devrait être dans les cités empiriques." Qui, aujourd'hui, sait que le propos platonicien comprend des "considérations sur le crédit, sur la production agricole ou la répartition des terres" ? Il s'agit donc de découvrir ce que fut, ce qu'est, cette première, fondatrice, pensée économique, et son lien avec d'autres dimensions de la pensée de Platon, de son projet de réforme/révolution.



Mystères socratiques et Traditions orales de l'eudémonisme dans les Dialogues de Platon, Jean-Luc Périllié
Depuis la mort de Socrate et de Platon, plus de deux millénaires se sont écoulés. Les Grecs anciens ont disparu, et avec eux, leur culture propre. Toute culture se définit par une série de "codes" : au premier chef, la langue, et, ensuite, les pratiques sociales, les signifiants symboliques. Des lecteurs des Dialogues de Platon ont pu prétendre qu'il suffisait de lire ces oeuvres, pour les comprendre et dialoguer avec elles, et, à un certain niveau, sur certains sujets, cette conviction, cette affirmation, étaient fondées, sensées. Mais la lecture attentive de ces oeuvres nous confronte à des problèmes importants, dans la mesure où ce qui était évident pour Platon et ses contemporains ne l'est plus pour nous. Ainsi, s'il est encore fréquent que des lectures de La République, de son premier livre, passent sur des détails du propos, notamment sur l'identité des interlocuteurs de Socrate, comme si ceux-ci avaient été choisis parmi d'autres, autres qui auraient tout aussi pu être choisis à leur place, comme si la discussion engagée entre Socrate et son hôte, Céphale, des membres de sa famille et de ses invités, était une discussion mondaine entre amis qui ne se voyaient pas souvent (ce que Céphale affirme), des chercheurs, eux, attentifs à ces détails, ont pu démontrer qu'ils étaient lourds de sens, poids qui avait pu être ignoré en raison même d'une insuffisante ou nulle culture contemporaine de ce que fut cette culture grecque, son Histoire. C'est pourquoi, pour se donner toutes les chances de bien comprendre le propos de Platon, de ne pas commettre une erreur de lecture/interprétation, des connaissances, disponibles, proposées par diverses sciences humaines, sont nécessaires. Avec son ouvrage Mystères socratiques et Traditions orales de l'eudémonisme dans les Dialogues de Platon, Jean-Luc Périllié, qui a été maître de conférences en philosophie ancienne à l'Université de Paul Valéry (Montpellier III) propose un travail en profondeur, avec un volume de 500 pages environ, une bibliographie de 11 pages. L'ouvrage comporte deux parties principales, "Phénoménalité et vérité du Socrate mystérique", avec 4 chapitres, et "Mystères et initiations socratiques", pour 3 chapitres.
Comme pour d'autres ouvrages (par exemple, celui de Pierre Brulé, pour lequel un premier texte a été publié sur ce site), cet ouvrage sera ici évoqué et discuté par plusieurs publications, tant ses précisions, ses analyses, exigent d'être lues et travaillées en détail. En introduction, l'auteur le constate : "La pensée socratico-platonicienne est attaquée de toutes parts et l'a toujours été. Prise à partie de nos jours par la vulgate philosophique, malmenée pour toutes sortes de motifs métaphysiques ou anti-métaphysiques, éthiques ou politiques, très curieusement, elle est la philosophie à abattre. Et le plus souvent, on lui fait un procès d'intention qui n'est pas exactement le sien. Soit on la traite comme une dogmatique autoritaire, une pensée enfermée dans l'illusion métaphysique (en bref, une pensée académique au mauvais sens du terme), soit, à l'inverse, on la destitue de toute dimension dogmatique pour n'en faire qu'une aporétique, une simple machine à penser sans résultat palpable. Gilles Deleuze, d'une manière ingénieuse, synthétise ces deux points de vue critiques en voyant dans le « renversement du platonisme » l'unique tâche assignée à la philosophie occidentale, avec cependant les outils mêmes légués par le platonisme". Bien que la pensée philosophique ait été, pour la première fois, incarné et promu, par Socrate et Platon, des contemporains ont pu vouloir, en référence et contre un platonisme qui, bien souvent, fut autre chose que la pensée même de Platon, élaborer et diffuser un "antiplatonisme". Pourquoi ? Les motivations explicites furent souvent caricaturales et ce qui était censé répondre et contredire Platon, le fut bien souvent également, par des oeuvres qui méritent d'être considérées comme une part de notre sophistique actuelle. Pour Périllié, "(...), la philosophie socratico-platonicienne n'est en rien cette dogmatique sévère et écrasante qu'on projette trop souvent sur elle, ce monument colossal qu'il faudrait à tout prix déconstruire pièce par pièce. Elle se présente bien plutôt comme une série de dialogues, comme une pensée en recherche permanente, d'une très grande souplesse, prenant en considération avec la plus grande impartialité toutes les objections possibles. Et ce n'est qu'après de longues constructions, certes parfois très laborieuses, mais aussi d'une ingéniosité sans pareil, que cette philosophie de haut vol parviendra à enfanter à terme des résultats et qu'elle formulera des thèses qui deviendront autant de dogmes. Cependant, compte tenu de l'impressionnante dimension de recherche,compte tenu aussi et surtout de l'enthousiasmos qui l'anime, il serait certainement beaucoup plus juste à cet égard de parler d'une dogmatique non pas statique, mais essentiellement dynamique. De même, elle ne serait pas davantage une pure aborétique, aporétique, qu'elle n'est une dogmatique doctorale et figée. Nous pouvons dès lors parler d'une double inexactitude concernant le nombre d'interprétations actuelles, consistant soit à exagérer le rôle de la réfutation aporétique, soit à solidifier et stratifier les résultats des dialogues non aporétiques en négligeant leur dimension heuristique et dynamique. Ces deux images opposées, extrêmes et contradictoires, constituent les deux grandes contre-vérités flagrantes que l'on a pu se faire sur le mouvement socratico-platonicien, ne correspondant nullement au texte." Une des causes majeures de ces interprétations injustifiées des Dialogues et des objectifs de la volonté, de la pensée, de Platon, est liée à une ignorance, volontaire ou involontaire, de ce que fut la culture grecque du temps de Platon, les signifiants et les symboles. Et c'est pourquoi, "pour comprendre le sens de ces traditions, leurs origines, leurs objectifs, il est dès lors nécessaire de reprendre l'approche anthropologique et culturelle de Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne, tombés quelque peu en désuétude en France depuis l'arrivée des lectures analytiques néo-positivistes et hypercritiques venues principalement d'outre-Atlantique.Aussi conviendrait-il de revenir en tant soit peu vers la riche école d'études anthropologiques et religieuses des philosophies de l'Antiquité qui s'est développée durant le XXe siècle, peut-être plus particulièrement dans certains pays francophones, France, Belgique, et qui de nos jours semblent avoir été sérieusement évincés par les études arborant la redoutable posture de l'hypercriticisme ? Convenons certes qu'il ne serait de question de multiplier les approches structuralistes et de diluer à l'excès l'étude des textes dans leur contexte social, religieux, politique et historique, jusqu'à en perdre la dimension même de l'humain. Pour autant, il nous paraît tout à fait réducteur et bien évidemment anachronique de ne pas faire l'effort de rapporter un tant soit peu un texte ancien à sa culture, impliquant une prise en compte sérieuse et approfondie à cet égard. La culture des Anciens ne se compare pas exactement à la nôtre et cela, sous prétexte d'analyser d'une manière détaillée la logique des conseils, des catégories et de raisonnement, ne doit jamais être perdu de vue : en particulier les relations étroites qui associent à la pratique rituelle des mystères d'Éleusis, non seulement les dialogues socratiques de Platon, mais aussi les dialogues de Xénophon, sans oublier évidemment la fameuse caricature des nuées d'Aristophane doivent être impérativement prises en compte. C'est précisément en examinant la langue des mystères, dont la présence dans les dialogues de Platon prend un caractère quasi obsessionnel, que nous ne saurons plus à même de saisir les préoccupations existentielles de Socrate et de Platon qui sont à la base de la quête de l'eudaimonia (...)"






"Les Larmes d'Achille. Héros, femme et souffrance chez Homère", d'Hélène Monsacré
Hélène Monsacré est une historienne de la Grèce antique. Cet ouvrage, paru en 1984, est, sur un tel sujet, les représentations, la culture, homériques, profondément original. En trois parties, "Les frontières de l'héroïsme", "La féminité dans l'épopée", "Sanglots d'hommes, larmes de femmes", elle a modifié ce qu'il était convenu de dire/penser à propos de ces guerriers grecs, extrêmement brutaux.
Dans sa présentation de ce livre (publiée par la Revue de l'histoire des religions, tome 202, n°4, 1985. pp. 439-440), David Bouvier a écrit : "C'est à la figure du héros en larmes dans l'épopée homérique que s'intéresse, d'abord, ce livre issu d'une thèse de troisième cycle dirigée par P. Vidal-Naquet et soutenue en mai 1983 à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. L' Iliade est autant le poème de la colère d'Achille que celui de ses pleurs. Et, ces pleurs, Monsacré montre fort pertinemment qu'ils posent le problème d'une certaine représentation du masculin dans l'épopée. Pour situer sa problématique, H. M. rappelle qu'à l'opposé des Grecs du ve siècle av. J.-C. qui considèrent les larmes comme une marque de lâcheté ou de féminité, accusant l'homme, s'il pleure, de n'être qu'une femme, l'épopée homérique, elle, se plaît à faire pleurer ses plus grandes figures, mieux encore, c'est avec le vocabulaire du plaisir qu'elle décrit ces héros qui « se rassasient » de sanglots (p. 193) ; comme si pleurer, dans le monde héroïque, pouvait être une qualité masculine. Pour mieux comprendre la figure du héros en larmes, H. M. propose ainsi, dans les deux premières parties de son livre, d'examiner comment la poésie homérique pense le rapport du masculin et du féminin. (...)". Et de l'Iliade à l'Odyssée, les larmes continuent de pleuvoir : "si Ulysse pleure, en écoutant dans l'Odyssée l'aède Démodocos..."
Si le fait d'une tristesse qui se traduit par des larmes a une telle importance dans les poèmes homériques, il faut donc comprendre cette "tonalité" du propos dominant, en lien avec ce qui est advenu dans l'Histoire elle-même, par le populicide de Troie, un fratricide à grande échelle, prendre en compte que le récit homérique tient une partie de sa force dans cette "humanité", des sentiments tristes, par la mémoire de ces morts qui, comme pour Achille et ses frères de guerre, reviennent hanter Ulysse, c'est-à-dire Homère; dont le récit existe pour que les morts de cette tragédie ne soient pas oubliés.


"Socrate l'Athénien", de Pierre Brulé
Cet ouvrage, aux Editions Belles Lettres, de plus de 400 pages, "après quelques études et enseignements polyvalents", "a enseigné l'histoire grecque à l'Université de Rennes 2 où il créa un laboratoire de recherche". Il est également l'auteur de "Comment percevoir le sanctuaire grec ? Une analyse sensorielle du paysage sacré", dont la présentation est la suivante :
"Qui se rend aujourd'hui chez un dieu grec ne découvre que des pierres en son sanctuaire. Si conforme qu'il soit à son passé antique, il lui manque et lui manquera toujours son environnement végétal, le paysage qui fut son écrin. C'est à ce sanctuaire, appréhendé dans sa totalité paysagère originelle, avec prairies, bois sacrés, jardins, qu'est consacré ce livre. Dans la pensée religieuse grecque, l'idéel habite le matériel, le sacré gît des objets. Pierre Brulé démêle minutieusement les témoignages pour saisir comment la seule sensation d'un paysage suffit au spectateur pour identifier son caractère sacré, comment la perception des reliefs, phytosociologies, "appelle" une présence divine. Les cités qui les accueillent se soucient des sanctuaires: il faut garantir leur intégrité. D'où une écologie d'avant-hier, une protection du paysage. On vote des interdictions: pénétrer, couper du bois, faire pacager, cultiver la faim de terres, de bois, de fourrage des paysans alentour explique qu'elles soient si nombreuses."
"Socrate l'Athénien" est fondé sur le même souci, la même volonté : penser Socrate, dans sa réalité culturelle et cultuelle, dans le réseau des significations grecques, afin de ne pas parler d'un autre. Une des premières principales questions tient dans la question des sources : à qui se fier ? Des références connues qui parlent de Socrate, Brulé les prend toutes, afin de, en les croisant, les passer au tamis de la cohérence : qu'est-ce qui résiste, qu'est-ce qui ne tient pas, et qu'est-ce qui, par comparaison, manque ? Concernant cette problématique fondamentale de la représentation exacte, Brulé invoque la "focale", photographique : elle concerne aussi le regard que ces hommes avaient sur le monde, avec les limites de ce qu'ils voyaient, avaient vu, de leurs propres yeux, Athènes et ses environs. Nul ne peut lui faire le reproche de ne pas avoir voyagé, quand les moyens de locomotion se comptaient sur les doigts d'une main, et, en une journée, ne permettaient d'aller guère loin - à l'exception notable du bateau, si un bon vent soufflait. Et Socrate n'était ni pêcheur ni marin. Et Brulé a tenu à tenter de se mettre dans sa peau. Si nul n'est les Autres, pas même les imitateurs de, les comédiens, il faut tenter d'être, autant que possible, autre : deviens ce que tu n'es pas, si tu veux connaître, comprendre. Ce qui passe par "penser-comme-un-Grec", et "penser-comme-Socrate" : comme un Grec, et alors les Dieux et le divin sont omniprésents; comme Socrate, il y a ce regard passionné pour les autres. Socrate n'est pas une peau pour un animal à sang froid, sauf s'il est capable de changer de peau.


