"Homicides" : la Cité, la moins tueuse d'êtres humains, une définition de la cité platonicienne

3/11/20264 min temps de lecture

La constitution de l'Humanité, de ses premières apparitions jusqu'à nos jours, est fondée sur des relations humaines productives, et par la fin/négation de ces relations, avec "l'homicide". Nul besoin d'attendre que la "Déclaration des Droits de l'Homme" écrive que "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui" pour que cette nuisance maximale d'un être humain sur un être humain, le crime, soit perçu et explicité comme l'évidence d'un acte irréversible, d'une portée infinie (la disparition d'un être humain), une privation pour la personne tuée et pour la communauté. LE préjudice même. Comme exprimé dans l'éditorial de février 2026, la mort d'un jeune homme augmente une liste française déjà chargée, même si, de 1826 (première année à partir de laquelle la police française a commencé à compter de manière nationale le nombre des personnes assassinées), jusqu'à aujourd'hui, les homicides ont, heureusement, diminué. Certains des critiques actuels de Platon, pour lesquels la réalité française est estimable, défendable, honorable, prétendent pouvoir omettre, occulter, un principe pourtant déterminant : la « bonne » cité est celle qui ne vit ni de la mise à mort de ses membres, ni de leur surexploitation, ni de leur abandon à des formes lentes d’homicide social. Non pas qu’elle abolisse toute mise à mort, mais elle en limite au maximum la nécessité et, surtout, elle ne fait jamais du meurtre un instrument ordinaire de gouvernement.

Dans ses travaux sur Platon "et la cité", Jean-François Pradeau, auteur de "La communauté des affections. Etudes sur la pensée éthique et politique de Platon" a démontré que la pensée platonicienne consiste à penser la communauté politique comme un vivant doté d’une unité propre, ayant sa manière de naître, de se développer et de dépérir. La cité n’est pas un décor pour les individus : elle est un être collectif dont la « santé » se mesure à la manière dont elle prend soin des corps et des âmes qui la composent. Une cité qui tolère la misère extrême, l’esclavage, la guerre agressive ou l’élimination des indésirables est, au sens fort, une cité "homicidaire". Une cité au contraire ordonnée par la justice, telle que la République en propose le modèle, tend à réduire tous ces dispositifs de mise à mort, au profit d’une organisation où l’on prévient autant que possible les crimes plutôt qu’on ne les punit, et où l’on éduque plutôt qu’on n’élimine.

Dans cette perspective, l’analyse platonicienne des régimes politiques (timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie) peut se lire comme une typologie croissante de la violence létale : plus la cité se dégrade, plus elle devient meurtrière. La tyrannie est le point d’aboutissement de ce processus, régime où le tyran se maintient par l’élimination physique des opposants, par la guerre permanente, par la terreur diffusée dans les âmes. Une telle cité n’est plus seulement injuste : elle est littéralement structurée par l’homicide, qui devient un mode normal de régulation politique. À l’inverse, la cité juste – celle que la philosophie a pour tâche de penser et de produire, selon la lecture qu’en donne Pradeau – est définie par la réduction maximale des occasions où la communauté, ou ceux qui la gouvernent, ont à supprimer des vies humaines.

On peut alors proposer, à partir de cette double lecture de Platon et de Pradeau, une définition minimale et forte de la cité platonicienne : est véritablement « cité » au sens plein cette communauté politique qui, tout en étant capable de se défendre et de punir, organise ses lois, ses institutions et son éducation de telle sorte qu’elle soit la moins tueuse possible d’êtres humains – à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. Une cité qui accepte de vivre de l’homicide de ses pauvres, de ses étrangers, de ses adversaires, ou qui délègue à des dispositifs économiques et sociaux le soin de « faire mourir » par la faim, la fatigue ou l’abandon, n’est déjà plus, au sens platonicien, une cité ordonnée par la justice, mais un corps malade, promis à la tyrannie ou à la dissolution.

A partir de là, on mesure que certains qui, faisant référence à la mort de Quentin, sont sincères et d'autres sont des "comédiens", des imitateurs.