Ils ont vu et pensé le monde "comme" nous (et pas comme nous)
EN COULEURS : c'est ce que Platon a dit ici...
5/20/20267 min temps de lecture
Ils ont vu et pensé le monde "comme" nous (et pas comme nous), EN COULEURS : c'est ce que Platon a dit ici...
Comme évoqué dans l'éditorial d'avril, le devenu-passé terrestre, humain, n'aura jamais été aussi "bien" connu par aucune époque antérieure à la nôtre, puisque, depuis deux siècles, la démultiplication des sciences de l'Histoire de la Terre et des peuples humains, des connaissances via ces sciences, a été et continue d'être exponentielle, par comparaison avec les siècles antérieurs. "Bien" ? Si des connaissances nouvelles sont apparues, sur, les âges de la Terre, les périodes qui ont précédé l'apparition des hominidés, sur les siècles antiques, sur les peuples du monde, si l'objectif de tant d'Anciens de constituer une connaissance encyclopédique est devenue désormais une impossibilité même, le peu de curiosité et de connaissances personnelles fondées sur ces connaissances par tant des citoyens du monde démontre, péniblement, que ce qui pourrait être "bien" connu, puisqu'il s'agit de données, à tous les sens du terme, d'informations offertes, ne l'est pas, y compris avec tant de chercheurs et savants dont les lectures sont uniquement focalisées sur leur champ propre. Certaines de nos connaissances modifient, doivent, devraient modifier, nécessairement et radicalement, des représentations communes, ce qui est répété et répété depuis des siècles, des erreurs. Ainsi, la représentation "classique" de l'architecture religieuse grecque, les Temples, de la statuaire, avec le blanc immaculé du marbre si souvent utilisé pour former ces oeuvres, en confondant le fait (ils et elles sont "blancs") à un instant t, avec leur commencement (ils et elles furent conçues comme blancs), est désormais connue pour faire partie de cette liste d'erreurs qui ont déterminé la conscience de tant d'êtres humains, de la fin de l'Antiquité à nos jours.
Avec les Dialogues de Platon, il faut constater qu'un extrait de La République n'a pas été lu avec une suffisante attention. En effet, au début du livre IV, une réponse de Socrate à une objection d'Adimante, aurait pu étonner : "Notre tâche actuelle, croyons-nous, consiste donc à façonner la cité heureuse, non pas en y prenant un petit nombre pour en faire des gens heureux, mais pour la rendre heureuse tout entière. La cité qui se trouve à l’opposé, nous l’examinerons dans la foulée. C’est comme si quelqu’un venait vers nous, alors que nous serions en train de peindre des statues d’hommes, et nous reprochait de ne pas appliquer les plus belles couleurs sur les parties les plus belles de l’être vivant : les yeux, en effet, qui sont bien la partie la plus belle, n’auraient pas été peints en pourpre, mais en noir. Il me semble que nous [420d] aurions raison de nous défendre en répliquant : “Homme étonnant, ne crois pas que nous devions peindre les yeux de manière si belle qu’ils finissent par ne plus paraître être des yeux, et ainsi pour les autres parties du corps ; vois plutôt si en rendant à chacune ce qui lui convient, nous rendons l’ensemble beau".
"C’est comme si quelqu’un venait vers nous, alors que nous serions en train de peindre des statues d’hommes, et nous reprochait de ne pas appliquer les plus belles couleurs sur les parties les plus belles de l’être vivant".
Des statues, de leur formation par le travail des artisans-artistes, Socrate évoque la "touche finale" : la colorisation. D'un côté, il y a des êtres humains évoqués par des formes fixes, lesquelles doivent donc être peintes pour être complètes, et de l'autre, il y a la cité des hommes réels. Ce sont eux qui sont colorés et ce sont eux qui doivent avoir le plus de couleurs, par le "bonheur". Des parties des corps des statues doivent avoir leur couleur adaptée; et pour que la cité soit heureuse, que les gardiens, "soient le moins possible susceptibles de faire du mal à la cité", le corps social ne peut pas être, pas plus que le corps humain ne l'est, pas plus que le corps humain représenté ne l'est, un chaos, où tout n'a ni queue ni tête. L'évocation d'un désaccord, d'une dispute, concernant la couleur à utiliser pour peindre "les yeux, en effet, qui sont bien la partie la plus belle, n’auraient pas été peints en pourpre, mais en noir", démontre que le sens commun était bien que les parties des statues soient peintes, et que le seul débat pouvait concerner le choix des couleurs.
Donc, ce que nous voyons dans nos musées, ce sont des statues que les Grecs n'ont pas vu, puisqu'ils les regardaient avec leurs couleurs. Devons-nous penser qu'il en va de même pour les Dialogues de Platon ?
L'extrait complet : « Et alors Adimante, s’interposant, dit :« Que diras-tu pour ta défense, Socrate, si quelqu’un s’avise de t’objecter que tu ne rends pas ces hommes vraiment heureux et que cette situation se produit par leur faute, eux à qui en vérité la cité appartient, mais qui ne jouissent par contre d’aucun des biens de la cité, par comparaison avec d’autres qui possèdent des domaines agricoles et s’établissent dans des résidences somptueuses et imposantes, pour lesquelles ils acquièrent tout le mobilier qui convient ? Ceux-là offrent aux dieux des sacrifices privés, ils accueillent des étrangers, et pour en venir aux questions que tu abordais à l’instant, ils possèdent de l’or et de l’argent, ainsi que tous ces biens qu’on a l’habitude de reconnaître à ceux qui sont en chemin vers la félicité. On pourrait risquer d’affirmer qu’ils apparaissent tout simplement comme des auxiliaires salariés [420a] résidant dans la cité, ne faisant rien d’autre que de monter la garde.— Oui, dis-je, et cela tout en recevant leur nourriture, mais nul autre salaire outre les repas, comme en reçoivent les autres, de sorte que s’ils faisaient le projet de voyager à l’étranger à titre privé, il ne leur serait pas loisible d’offrir des cadeaux à des compagnes de voyage, ou même de dépenser en quelque autre endroit de leur choix, comme le font ceux qui dans notre opinion sont des gens heureux.Ces aspects-là, et quantité d’autres du même genre, tu les exclus de ton accusation.— Eh bien, dit-il, faisons en sorte de les inclure également dans l’accusation. [420b] — Tu demandes ce que nous répondrons pour notre défense ?— Oui. — C’est en suivant le même chemin, dis-je, que nous trouverons, je crois, les choses qu’il faut dire. Nous affirmerons en effet qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ces hommes soient, dans ces circonstances, tout à fait heureux, et que nous n’établissons pas cette cité en ayant pour seule perspective qu’un groupe unique soit chez nous exceptionnellement heureux, mais bien la cité tout entière autant que possible. Nous avons pensé, en effet, que c’est dans une telle cité que nous trouverions vraiment la justice et, à l’inverse, que nous trouverions l’injustice dans la cité établie de la pire façon, de sorte qu’en les examinant de près, [420c] nous pourrions porter un jugement sur ce que nous recherchons depuis si longtemps. Notre tâche actuelle, croyons-nous, consiste donc à façonner la cité heureuse, non pas en y prenant un petit nombre pour en faire des gens heureux, mais pour la rendre heureuse tout entière. La cité qui se trouve à l’opposé, nous l’examinerons dans la foulée. C’est comme si quelqu’un venait vers nous, alors que nous serions en train de peindre des statues d’hommes, et nous reprochait de ne pas appliquer les plus belles couleurs sur les parties les plus belles de l’être vivant : les yeux, en effet, qui sont bien la partie la plus belle, n’auraient pas été peints en pourpre, mais en noir. Il me semble que nous [420d] aurions raison de nous défendre en répliquant : “Homme étonnant, ne crois pas que nous devions peindre les yeux de manière si belle qu’ils finissent par ne plus paraître être des yeux, et ainsi pour les autres parties du corps ; vois plutôt si en rendant à chacune ce qui lui convient, nous rendons l’ensemble beau. Et dans le cas qui nous occupe présentement, ne nous force pas à accorder aux gardiens un bonheur tel qu’il les transforme en tout autre chose que des gardiens. [420e] Nous savons comment habiller les agriculteurs de tenues luxueuses, les couvrir d’or et leur ordonner de ne travailler la terre que selon leur bon plaisir ; nous savons comment installer les potiers sur des lits de banquet, allongés sur le côté droit, buvant et faisant bombance auprès du feu, en plaçant devant eux leur tour de potier pour le cas où l’envie leur prendrait de tourner une céramique, et nous savons comment rendre de cette manière tous les autres heureux afin de rendre afin de rendre la cité tout entière heureuse. Non, vraiment, ne nous mets pas cela dans la tête ! Si nous devions te suivre, il en résulterait que l’agriculteur ne serait plus un agriculteur, [421a] et le potier ne serait plus un potier, et personne d’autre n’occuperait plus ces fonctions qui sont constitutives de la cité. L’argument a cependant moins de poids pour ces autres fonctions. Si ce sont en effet des savetiers qui deviennent médiocres et se corrompent, et prétendent remplir leur fonction sans être ce qu’ils prétendent, cela n’a rien de grave pour une cité. Mais quand il s’agit des gardiens des lois et de la cité, qui paraissent tels sans l’être, tu vois bien qu’ils peuvent détruire toute la cité de fond en comble, tout comme ils sont par ailleurs les seuls capables de saisir l’occasion de la bien gouverner et de lui procurer du bonheur.”« Alors, si pendant que nous fabriquons des gardiens authentiques, qui soient le moins possible susceptibles de faire du mal à la cité [421b], notre interlocuteur en fait de son côté une sorte d’agriculteurs, heureux pour ainsi dire de banqueter dans des festivals, mais non heureux dans la cité, peut-être parle-t-il en ce cas d’autre chose que d’une cité ? Il nous faut donc examiner si nous voulons instituer des gardiens dans la perspective suivante, à savoir que le plus grand bonheur possible soit leur lot à eux, ou alors s’il faut envisager cette perspective pour la cité entière et examiner si le bonheur sera son lot à elle ; il faudra alors contraindre ces auxiliaires, de même que les gardiens, [421c] à envisager de réaliser ce bonheur et les en persuader, de sorte qu’ils deviennent les meilleurs artisans possible dans leur fonction propre, et de la même manière pour tous les autres. La cité se développant dans son entièreté de cette manière et se trouvant ainsi bien administrée, il faudra laisser la nature accorder à chacun des groupes la possibilité d’avoir part au bonheur. »
Platon, œuvres complètes, Edition Flammarion, Traduction Georges Leroux


