La République, Les Lois : continuité ou discontinuité, et pour quel thème structurel ?

4/24/20263 min temps de lecture

Dans le champ des professionnels, lecteurs, interprètes, des Dialogues de Platon, la comparaison entre La République et Les Lois oppose des tenants de la continuité à ceux de la discontinuité. Pour les premiers, l’ouvrage de Glenn R. Morrow, Plato’s Cretan City: A Study of Plato’s Laws, (Princeton University Press, 1960), analyse Les Lois comme un projet concret, inspiré des institutions réelles d’Athènes, Crète et Sparte. Il examine systématiquement comment Platon adapte des pratiques grecques contemporaines, dans les champs de la propriété, de la famille, du gouvernement, de la justice, de l’éducation, de la foi culturelle. Morrow défend une lecture unitaire : Les Lois ne contredisent pas la République, mais représentent une réalisation pratique de ses principes, adaptée aux limites humaines et aux réalités politiques du IV siècle. Inversement, , dans Plato’s Utopia Recast: His Later Ethics and Politics (Oxford University Press, 2002) Christopher Bobonich entend démontrer qu’il se produit une rupture majeure entre la psychologie et l’éthique des dialogues du milieu (République, Phédon) et celles des dialogues tardifs (Lois, Épinomis, Timée/Critias). Avec son ouvrage Plato’s Second Republic: An Essay on the Laws (Princeton University), André Laks soutient que Les Lois ne sont pas une oeuvre, répétitive, et, en fin de compte, de second ordre, mais révèle la pleine puissance de la pensée de Platon, dont l’influence postérieure a été peu perçue. L’interprétation générale des deux livres conduit à définir ce rapport, un prolongement par des constances, ou une évolution significative. Pourtant, le début des deux livres expose une même obsession, une même problématique fondamentale. En effet, avec La République, la question qui ouvre l’interrogation sur la justice fait référence aux armes : « Je propose le cas suivant : si quelqu’un recevait des armes de la part d’un ami tout à fait raisonnable, mais que celui-ci étant devenu fou les lui redemande, tout le monde serait d’accord pour dire qu’il ne faut pas les lui rendre et que celui qui les rendrait ne ferait pas un acte juste, pas plus que celui qui se proposerait de dire la vérité à un homme dans un tel état » (331c). A qui Socrate pose t-il une telle question ? Socrate s’adresse au chef d’une famille, une famille que Platon n’a pas inventée, mais qui, à son époque, a réellement existé, et dont le chef était propriétaire d’une « manufacture » (comme la dénomme Lysias, membre de cette famille, dans son discours, « Contre Eratosthène »), exploitant 120 esclaves pour fabriquer des armes. Après avoir posé cette question à Céphale, selon qui la notion de justice se détermine par rapport au fait, problème, de la dette, due ou payée, Socrate nomme deux types de citoyens, les médecins et les cuisiniers pour demander « à qui justement rend-il ce qui est dû et ce qui convient, et que donne-t-il alors ? » (332 c-d), pour reprendre le même schéma et demander à Céphale : « Et qu’en est-il du juste ? Dans quelle action et en fonction de quelle tâche est-il le plus en mesure d’aider ses amis et de nuire à ses ennemis ?— À la guerre, en combattant contre les uns et en s’alliant avec les autres, me semble-t-il » (332e).

C’est à partir de là que le sujet de la guerre et des guerriers (puis des gardiens), fait son entrée dans La République, et c’est également la preuve qu’une telle question peut être interprétée par un citoyen d’une manière à la fois inexacte (comme si la question ne pouvait se comprendre qu’à partir de la différenciation entre Athéniens et non-Athéniens) et sincère, dans la mesure où elle en dit long sur le sens qu’il donne à la différence entre amis et ennemis. Chaque lecteur de La République le sait : avec les guerriers et donc la guerre, nous avons ici la référence omniprésente d’une réflexion ample, originale, critique. De plus, la République se termine par le fameux livre X, et l’histoire d’Er, un homme qui a été engagé dans une bataille, un soldat, dont tous ont cru à la mort, avant qu’il n’ouvre à nouveau les yeux. Dans Les Lois, le dialogue est à peine commencé que Clinias, en dialogue avec « l’Etranger d’Athènes », répond à une question de celui-ci, (...)

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