L'Odyssée

L'Ode, hissée à la Parole, une représentation pour le chant, la mémoire longue et le regard bienveillant sur les êtres

8/22/20263 min temps de lecture

En français, le titre de l'oeuvre dit aussi ce qu'est l'oeuvre, une ode, hissée du néant à l'être par le son : devient alors image(s), ce qui, par chaque mot, présente, tel un hiéroglyphe. Du néant, du silence, ce qui prend forme apparait. Et pour celles et ceux qui connaissent l'Odyssée, voilà qui désigne exactement la Nekyia, Νέκυια, cette invocation des morts dans un rituel sacrificiel, dans un Nécromantéion, Νεκρομαντεῖον. Nous voilà, tel Ulysse, à faire venir une ombre et d'autres. Mais si certains protestent contre une telle invocation, par le fait que "les récits homériques sont des fictions", ils manquent le fait qu'une telle invocation définit la parole, que celle-ci fait toujours apparaitre des ombres, desquelles nous nous entretenons, selon la description de Platon dans l'Allégorie de la Caverne. Et une telle invocation, cinématographique, a le mérite de rappeler que la Parole, initiale et fondamentale, est Chant, que toute parole raisonnée, prosaïque, est dépassée, en amont et en aval, par une poésie qui lie le coeur à la pensée et réciproquement. Si le précédent film de Christopher Nolan narrait une pensée humaine qui finissait par recréer une part du feu solaire sur terre, et ce pour y brûler des corps humains, dans une proportion bien plus terrible que les génocides et populicides antérieurs, revenir à la racine de la Parole humaine rappelle que, pour celle-ci, les êtres humains comptent, qu'il s'agit, de les voir pour savoir. De cette Parole-chant à son sujet, les existences, aucune IA ne peut, aujourd'hui, prétendre conter pour compter, et les représentations esthétiques/esthétisantes de l'Antiquité en sont trop "pures", nettes, par un redoublement de ce que fut l'esthétique grecque elle-même.

Le récit homérique est à la fois une mémoire en soi, que les aèdes, les citoyens et les jeunes gens devaient former, et une mémoire de leur Histoire, dans un monde où il n'existe ni cinématographe, ni médias : il faut donc conter pour se représenter. Les mots de la langue vont plus vite et sont plus précis que les images projetées sur la paroi d'une caverne ou via la frise d'un temple. La récitation poétique en dit long. Et dans la mesure même où elle fait apparaître des images, elle va plus loin que le récit, le propos qui narre des événements : par la présence, les figurés peuvent se taire, et, dans le silence, tant dire, par leurs gestes, leurs regards, les expressions de leurs visages. De ce point de vue, le cinématographe impose ce qui, auparavant, s'imaginait : il se substitue à l'imagination, et il peut aussi la neutraliser. Accepter, rejeter, des images, les enjeux sont puissants, inévitables. Comme le Cyclope Polyphème, nous ne voyons pas Ulysse, mais nous entendons son nom, et comme Poséidon, nous le maudissons, pour qu'il y ait une histoire. Mais derrière le récit, il y a l'Histoire, ce que les vents des Dieux et les vents humains ont fait : protester contre les inventions, les "fictions", n'a pas de sens, puisque l'Histoire est elle-même une fiction. Nous avons payé pour savoir ce que, après Troie, les populicides/génocides furent et sont. Hélas, il paraît très probable que la prise de Troie fut l'un des premiers de l'Histoire. Qu'il n'y ait eu aucun Ulysse à Troie, comme celui présenté par Homère, n'implique pas qu'il n'y ait pas eu, pour la prise de Troie, des hommes qui ont été constitués par des parties de l'identité, physique et psychologique, d'Ulysse. Des Ulysse sont parvenus à entrer dans Troie et à détruire la ville et sa population. Or, du premier chant au dernier, de l'Odyssée, la mort est omniprésente : menace, angoisse, réalité irréversible, immortalité (vie permanente !). Par exemple, le Chant des Sirènes qui donne de tels plaisirs, signifie que celui qui succombe à leur extase pour rejoindre la source de, meurt. Et ce sont bien pour des plaisirs immenses, mais coupables, que les guerriers achèens ont attendu 10 ans, avant d'entrer dans Troie. Avec Calypso, Ulysse ne veut pas revenir à la vie - et donc à la mort. Mais ces apories, ces chemins qui ne mènent nulle part dans le labyrinthe du réel, permettent de définir le chemin : on peut retrouver sa patrie, si on cesse d'être un guerrier-tueur. Hélas, une fois de retour chez lui, Ulysse ne parvient pas à être maître de lui-même : ceux qui faisaient la cour à Pénélope ont permis que son royaume soit conservé, protégé. Ulysse ne voit rien de tel. Désormais, nous ne lisons plus l'Odyssée comme avant - avec le héros aimable, à imiter. Ulysse est la mort elle-même, et il veut nous empêcher de le voir, de savoir qui il est. A côté des guerriers-tueurs, les dieux-voyeurs, eux, sont proches des hommes, qu'ils aiment, vivants. Dans les Enfers, les dieux ne sont pas des visiteurs. Les Dieux aiment tellement la vie. Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas vivre comme des Dieux ? Pourquoi tiennent-ils à faire tant d'histoires, et de mauvaises histoires ?

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