Philosophe ?
4/8/20263 min temps de lecture
Puisque les mots, "philosophie", "philosophe", font sens, depuis 2500 ans, nous savons à qui nous le devons et à qui nous ne le devons pas. "Nous savons" : nous sommes un certain nombre, quelques millions quand même, à le savoir, à avoir un savoir sur, mais d'autres croient avoir un savoir en confondant "philosophie", avec une idée de "sagesse", en général, quelle qu'elle soit, avec un certain savoir, par sur "la Philosophie". Avec les flux de communication qui sont apparus depuis 20 ans, la circulation de ces identifiants a également augmenté, et, via des instances publiques, il y a fréquemment un affichage, pour désigner une personne qui s'exprime, comme "philosophe". La pratique de fixer une étiquette, celle de prétendre donner un "label", sont intimement liés à la domination de la publicité et de la détermination politique autoritaire sur la sélection des connus/reconnus et des inconnus/pas reconnus : des maisons d'édition qui publient des ouvrages auto-identifient tel auteur comme un "philosophe", une radio d'Etat, une chaîne de télévision d'Etat, ou sous le contrôle de l'Etat, décrète que tel intervenant est un "philosophe", et certains de ses auteurs, intervenants, laissent dire, puisqu'ils sont ainsi valorisés. Mais quoique la sophistique de la modernité puisse déployer, elle a beau s'agiter bruyamment, ce n'est pas elle qui peut décider qu'il y a une pensée, philosophique, digne de ce nom. Si on pose la question sur le penseur, "philosophe", vivant, le plus LU dans le monde, nombre de citoyens ne savent pas quoi répondre, ou donnent une réponse inexacte : est-ce une surprise que ce penseur ne soit ni BHL, ni Michel Onfray, ni Raphaël Enthoven, mais... Alain Badiou ? Scandale. : comment comprendre qu'un tel penseur puisse être LE philosophe français toujours vivant le plus lu ? C'est que si Alain Badiou a écrit des livres, il ne suffit pas d'écrire des livres siglés "philosophie", pour que ces livres relèvent vraiment de la pensée philosophique, sinon, les livres des BHL, Onfray et Enthoven, en seraient nécessairement. Il y faut une PENSEE "propre", personnelle, ARGUMENTEE (avec des arguments qui résistent au temps), novatrice. Il ne s'agit pas de dire ici que l'oeuvre d'Alain Badiou est parfaite, remarquable, suffisante : aucune oeuvre ne l'est. Mais son oeuvre, par un spécialiste de la pensée philosophique (il aura été aussi enseignant), est originale, et résiste à des examens répétés. Or, la détermination platonicienne du "philosophe", via les Dialogues, est exigeante : à aucun moment, elle ne se réduit à une attitude générale simple, comme celle des Cyniques, ou de ceux qui adviendront après son époque, avec, les sceptiques, les épicuriens, les stoïciens, ni à la seule connaissance d'un "savoir", mais comprend une pluralité de principes dont de nombreuses publications à venir sur ce site traiteront spécifiquement et longuement. Par contre, la différenciation entre "philosophe" et sophiste est claire : ce dernier type, est un communicant, qui se vend au plus offrant - et il y a toujours, pour des objectifs divers, des plus offrants, un communicant pour qui la vérité n'est ni un principe, ni un souci déterminant, ni une production personnelle propre. En fonction des circonstances, des requêtes sociales, des financements, un sophiste démontre ce qu'il est par sa capacité à exprimer un discours, ou son contraire, et n'être pas capable de le défendre réellement. Ainsi défini, Platon a identifié et visé la première expression de ce que nous avons plus tard désigné sous divers noms (dont celui de la "publicité", déjà cité), de l'idéologie. La publicité médiatique sur des faux-vrais (ils sont vraiment des faux) philosophes n'est nullement gênée par son absence de démonstration, quand, dans le même temps, les usages sociaux en vigueur en France n'attribuent pas le nom d'auteur, d'une oeuvre littéraire, à un spécialiste de la littérature. Il en va de même pour les professionnels de la Philosophie : si certains sont devenus les sophistes de notre temps, d'autres sont des professionnels rigoureux, dont les travaux nous aident à connaître et comprendre les oeuvres de tel ou tel penseur, mais pour être un "philosophe", si nous voulons avoir du respect pour cette identité, il faut avoir une oeuvre PERSONNELLE, une vie en lien avec cette oeuvre. Mais qu'est-ce qui fait qu'une oeuvre PERSONNELLE devient une oeuvre PHILOSOPHIQUE ? L'Histoire de la Philosophie nous en donne des démonstrations : les penseurs philosophes ne répètent pas des évidences, des banalités, mais expriment des raisonnements, nouveaux, des analyses, novatrices, à tout le moins, argumentés, au point qu'ils ont des significations, des valeurs, durables. De ce point de vue, notre époque, les pays occidentaux, si "riches", donnent si peu... Donc, il ne faut pas étalonner sa vie sur les élucubrations d'Onfray, ce bruit pour rien, mais sur un Platon si exigeant.
