Platon et les puritains américains
5/20/20263 min temps de lecture
A propos de cette décision d'un conseil universitaire texan d'interdire à un professeur de Philosophie de s'appuyer sur un texte d'un des dialogues de Platon, affaire dont nous avons parlé avant sa médiatisation en France (https://www.platon-dunamis.art/le-banquet-de-platon-sa-lecture-et-son-analyse-censurees-au-texas), France Culture a reçu Dimitri El Murr, spécialiste français, connu et reconnu, de Platon. Il faut écouter cette émission qui a le mérite d'être fondée sur des questions claires, pour des réponses qui le sont autant. Toutefois, la durée de l'émission n'a pas permis d'entrer plus en profondeur sur ce sujet.
Comme Dimitri El Murr le rappelle à la fin de l'émission, les Grecs anciens furent des pré-chrétiens : non seulement, ils n'ont jamais connu le prosélytisme chrétien, mais en outre, ils étaient étrangers à la culture sémitique/manichéenne, dont le récit de la "Genèse" est emblématique, avec, à sa fin, la pudeur/honte pour la nudité du corps. Ils furent aussi tout aussi étrangers à la focalisation sur les sexes humains, à des jugements sur les relations intimes. Faut-il considérer que Platon, dans le Banquet, dans un des textes du Banquet (il faut écouter l'émission et lire le dialogue), fait l'éloge de l'homosexualité ? Ce serait une affirmation absolument anachronique : parce que les Grecs ne faisaient pas de focalisation sur ce que nous avons appris à regarder de manière séparée du reste des personnes, avec ce qui s'appelle la "sexualité", comme si les organes sexuels avaient presque une vie par eux-mêmes, ils ne pouvaient pas, et Platon non plus, faire un éloge des relations physiques entre hommes, comme si les hommes concernés par de telles relations pouvaient être pensés comme étant séparés des femmes, n'ayant de sentiments et de désirs que pour d'autres hommes. Selon nos critères, ces relations n'advenaient pas par retranchement envers les autres relations, mais par addition avec celles-ci.
Avec le Banquet, le sujet des... "non-dialogues", ces monologues, Eros, est bien ce que nous appelons, le "désir", d'autant que le "désir amoureux" est l'un des sujets d'un autre dialogue, le Phèdre. Les orateurs du Banquet, qui expriment des discours, emblématiques des, politiques, sophistes, VIP athéniens, sont-ils des marionnettes par lesquelles Platon parle, et dit sa pensée, ou l'une d'elles seulement serait le vecteur de ? Est-ce le discours de Socrate qui serait celui-ci ? Considérer, à priori, que le discours attribué à Aristophane serait un discours qui exprimerait des convictions de Platon est étrange - et n'est pas démontré. Considérer également ainsi à priori que, via le double d'une figure célèbre de l'Athènes de son temps, le maître es comédie, qui a contribué à la mauvaise réputation de Socrate, Platon exprimerait encore de telles convictions, présuppose que Platon n'aurait pas le goût de se moquer de tels citoyens importants.
Des sexes et des relations physiques intimes, d'autres dialogues parlent, évoquent. Avec Socrate, ses comportements, ceux de Platon, avant l'Académie et dans l'Académie, les désirs sensuels des adultes envers des jeunes gens ne sont plus à l'ordre du jour. Dans le Banquet, Socrate reste de marbre face à l'affirmation du désir d'Alcibiade, et Platon a fait l'éloge de la modération sensuelle, des désirs.
La censure américaine est donc elle-même comique : elle présuppose qu'il y a des idées dans le propos platonicien qui ne s'y trouvent pas. Cette censure a donné une publicité supplémentaire et étendue à ce dialogue de Platon et à son oeuvre, qui, aux Etats-Unis comme ailleurs, n'est pas plus lue que la Bible ou d'autres livres-stars, au contraire. Elle présuppose aussi qu'un professeur de Philosophie ne peut pas parler, autrement, de ce qu'il entendait parler via le Banquet. Mais le plus "comique", c'est qu'entre ces Grecs et ces Américains, il est facile de démontrer que celles et ceux qui ont des obsessions sexualisées, ce sont bien ces derniers. La liste est claire et sévère : pornographie, pédocriminalité, viols, prostitutions omniprésentes. Par comparaison, les expressions érotiques grecques paraissent bien modestes. Alors, est-ce que des citoyens américains censurent des auteurs américains, des pratiques culturelles américaines ?
Sur ce sujet : à lire
https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2001-1-page-127?lang=fr
https://www.nouvelobs.com/idees/20160212.OBS4576/sexe-l-envers-du-puritanisme-americain.html

